Debate n°1 – Name

Toutes les contributions à ce débat seront rassemblées sur une page unique. Elles peuvent être postées au choix en français ou en anglais.

All contributions to this debate will be gathered on one single page. They can be write in French or in English. Go directly to the English version of this text (below).

 

Quelle dénomination pour l’interaction entre philosophie et économie ?

Egidius Berns[1]

Le philosophe : « Tu as certainement dû entendre parler de ce réseau, créé récemment, à la suite d’un colloque international à Lille, et réunissant philosophes et économistes. »

L’économiste : « Oui. Mais je dirais plutôt qu’il réunit des économistes et des philosophes, car il semble que les premiers sont majoritaires. »

Le philosophe : « Que veux-tu ? Le discours philosophique s’est constitué dans la résistance à l’économique. Déjà vouloir comprendre ce dernier est ressenti par beaucoup de philosophes comme une trahison. Ceux qui entrent dans ce réseau sont sûrement considérés comme des mauvais philosophes par nombre de leurs confrères. »

L’économiste : « C’est un peu vrai aussi pour les économistes qui y entrent. Trop soft aux yeux de la profession, trop portés sur les généralités et pas assez sur la technique et sur la compétence d’un domaine où la réalité se rebelle contre les principes. C’est dommage d’ailleurs. Car historiquement les économistes étaient souvent des hommes d’érudition, sensibles à la dimension historique et doctrinale de leur discipline et en cela proches des philosophes. L’économie veut se donner des airs d’un savoir positif. Je ne suis pas sûr que cela soit un vrai progrès. Ils étaient assez muets lorsque la crise s’est présentée. Et maintenant que celle-ci s’est installée, ils versent plutôt dans la cacophonie. »

Le philosophe : « Tu exagères. Je crois qu’il serait judicieux de distinguer entre le discours scientifique et la réalité, entre economics et economy. Les deux ont en commun la culture du chiffre. Mais il convient de ne pas confondre le bruit des acteurs économiques et politiques avec les economics. On reconnaît actuellement les vrais économistes à leur modestie. Ils doutent et redécouvrent la teneur  historique et morale de leur objet. »

L’économiste : « Ce réseau viendrait donc à un moment opportun. »

Le philosophe : « Je le crois. Et cela d’autant plus que les philosophes eux-mêmes se rendent compte que leur déni de l’économique est une bêtise. Mais cette nouvelle prise de conscience est plus induite par l’envahissement de l’économie que par une prise en compte des economics. »

L’économiste : « Alors le débat entre les deux disciplines que le réseau voudrait promouvoir, risque de devenir une dialogue de sourds. »

Le philosophe : « C’est toujours possible. S’il est bien vrai qu’il faut absolument distinguer entre economy et economics, il n’en demeure pas moins que la plupart des philosophes pensent que les deux ont en commun l’usage de ce que Hegel nommait le ‘Verstand’, et qu’on traduit généralement en français par ‘entendement’ en opposition avec la raison. Je suis d’ailleurs toujours frappé quand j’écoute des gens qui ‘font de l’économie’ aussi bien théoriquement que pratiquement, combien ils partagent une attitude à la fois profondément humaine et sans pardon. Cette attitude est très difficile à circonscrire car elle se prête manifestement à de multiples formes sociales. Elle concerne un monde et des formes d’action à la fois nécessaires et calculables  »

L‘économiste : « Veux-tu dire par là que l’interaction entre économistes et philosophes au sein du réseau pourrait trouver son appui, son intermédiaire dans cette attitude calculatrice et ce monde de nécessité que le philosophe capte comme subdivision de la raison et dont l’économiste déploie la logique interne ? »

Le philosophe : « Oui. Cela satisfera certainement les philosophes. On pourrait appeler cela ‘philosophie économique’. Il est indéniable que la tradition philosophique a produit quelques grandes philosophies au sujet de l’économie. Pour le démontrer il suffit de mentionner Aristote, dans le premier livre de Les politiques ou Hegel dans la deuxième section de la troisième partie des Principes de la philosophie du droit. Le geste aristotélicien est aux yeux des philosophes absolument essentiel, car il constitue ce que nous appelons l’économie. Depuis lors, l’économie est un objet propre, voire naturel aux yeux de beaucoup. L’expression « philosophie économique » désigne donc la théorisation philosophique d’un objet particulier, à savoir l’économie, tout comme la philosophie morale est la théorie philosophique ayant trait à la morale. En plus, cette philosophie économique fixerait le cadre du travail de l’économiste, puisque cette philosophie se place du point de vue totalisant et fondateur de la raison. »

L’économiste : « C’est étrange ce que tu dis là. Car j’entends quelque chose de tout autre quand on me parle de ‘philosophie économique’. L’adjectif ‘économique’ accolé au nom de ‘philosophie’ signifie pour moi plutôt que la philosophie en question comprend la totalité à partir de l’économie. L’économie est alors invoquée pour expliquer la rationalité tant théorique que pratique. Marx me semble souvent compris de cette manière. L’importance ontologique que cela donne à l’économie nous flatte, bien sûr. Mais c’est aussi frustrant, car cela nous dépossède de notre objet de recherche scientifique et fait de nous des philosophes. C’est pour moi bien la preuve que cette proposition ne marche pas. Elle est, comme souvent en philosophie, trop prétentieuse et reste sourde aux  préoccupations des économistes. »

Le philosophe : « Au fond, ce qu’il te faut ce n’est pas tant de la ‘philosophie économique’ que de ‘l’économie philosophique’. »

L’économiste : « Exactement. A force de devenir de plus en plus une technique souvent très mathématisée et de plus en plus spécialisée, les sciences économiques ont perdu de vue les principes doctrinaux sur lesquels elles sont construites ainsi que les contraintes épistémologiques de leurs énonciations. Depuis les paradigmes de Kuhn et les épistémès de Foucault nous savons que nos savoirs impliquent des a priori historiques. Mais les économistes actuels ne possèdent plus les bagages herméneutiques pour les déterrer. La même chose peut être dite au sujet des structures logiques et épistémologiques des théories, surtout si celles-ci s’avèrent historiques. Dans les deux cas, une injection philosophique pourrait être bénéfique pour les economics. Pour moi, ‘l’économie philosophique’ a pour but d’améliorer les sciences économiques. »

Le philosophe : « Ce que tu dis me fait penser à cette fameuse phrase de Heidegger : ‘Die Wissenschaft denkt nicht (La science ne pense pas). C’est bien entendu insoutenable dès qu’une science s’avère être le déploiement d’une idée et d’une logique qui évoquent la philosophie. Il y aurait donc de la philosophie dans l’économie. »

L’économiste : « Oui, je serais d’accord avec cela. Mais ne faut-il pas faire un pas supplémentaire et dire que la philosophie non plus n’échappe pas aux savoirs positifs ? S’il est donc vrai qu’il y a de la philosophie dans l’économie, il y a aussi de l’économie dans la philosophie. La suffisance de la philosophie, toute comme celle de la politique, n’est plus crédible à l’époque de la globalisation.  Quand j’ai rejeté tout à l’heure la proposition de ‘philosophie économique’, j’ai voulu sans doute dire aussi qu’une prétention à une rationalité totalisante et fondatrice n’est plus de mise, si elle l’a jamais été. Le savoir philosophique ce sont des miettes, comme dirait Mardellat à la suite de la critique de Kierkegaard du système hégélien. »

Le philosophe : « Entièrement d’accord. La philosophie traverse donc l’économie comme l’économie traverse la philosophie. Ces disciplines sont poreuses, trouées. Même le geste aristotélicien instaurant l’économique n’est pas pur.»

L’économiste : « Je constate en effet qu’actuellement certaines publications économiques sont  traversées par la philosophie et certaines publications philosophiques par l’économie. La théorisation philosophique et la théorisation scientifique, surtout dans le cas des sciences aussi peu falsifiables que celles qui portent sur l’économie, sont alors de plus en plus difficiles à distinguer. Je dois dire que je n’aime pas cela. »

Le philosophe : « Moi non plus. Il n’est pas nécessaire d’être derridien pour savoir que même un discours en miettes  cache quelque dessein totalisant et fondateur, toujours déconstructible. C’est la fatalité mais aussi l’honneur du concept philosophique. La rationalité totalisante et fondatrice, tout en n’étant plus de mise, comme tu le constatais tout à l’heure, est en même temps inévitable. »

L’économiste : « Mais ça voudrait dire que les deux savoirs ne sont pas seulement troués mais aussi hétérogènes. »

Le philosophe : « Il me semble en effet qu’une synthèse entre les deux n’est pas possible ni souhaitable. Toute ‘solution’ établissant une continuité entre les deux disciplines ne peut être que boiteuse. Leur interaction ne peut se nommer ‘philosophie économique’, ni ‘économie philosophique’. Même ‘philosophie et économie’ exprime encore trop d’harmonie. Je préférerais ‘philosophie de l’économie’, car ce génitif laisse ouvert s’il s’agit d’un génitif objectif ou subjectif[2]. Mais je crains que cela soit trop subtil et trop peu lisible. Aussi, proposerai-je simplement le trait d’union entre philosophie et économie : ‘philo(sophie)-éco(nomie)’ comme il a déjà été décidé dans l’urgence. Le seul ennui est que l´abréviation ‘éco’ fait signe aussi vers l´écologie.

L’économiste : « Et pourquoi pas ‘économie-philosophie’ ? Après tout, tant pour les philosophes que pour les économistes, ce qui est en jeu et nous réunit est l’économie. »

Le philosophe : « Peut-être. Je ne peux pas te donner tort. »


[1]. Egidius Berns est professeur émérite de l’université de Tilburg aux Pays-Bas. Il vient de publier aux Editions Ousia, distribuées en France par J. Vrin, Paris : La porosité. Un essai sur le rapport entre économie et politique.
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[2]. Je me permets de renvoyer à mon article « Philosophie de l’économie », paru dans Rue Descartes, 28, PUF, Paris, 2000 (texte disponible sur le site du réseau).
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Which name for the interaction between philosophy and economics?

Egidius Berns[1]

Translated from French by Momtchil Karpouzanov and Jean-Sébastien Gharbi
(all emphasis in the original)

The Philosopher: You certainly heard about this network which has been recently established, following an international conference in Lille (France), and gathering philosophers and economists together.

The Economist: Yes, I do. But I would rather say it brings together economists and philosophers, given that the former are majority.

The Philosopher: What can I say? The philosophical discourse was built up on the resistance to the economy. Any attempt at understanding it is already considered as a betrayal by many philosophers. Those joining this network are certainly viewed as poor philosophers by many of their fellows.

The Economist: The same is somehow true for those economists who participate to it. Too soft in the eyes of the profession, too much inclined to consider generalities and not enough concentrated on technique and specific competence of a field in which reality challenges principles. And this is a pity. Indeed, historically speaking economists often used to be erudite people, sensible to the historical and doctrinal dimension of their subject and in this regard similar to philosophers. Economics wants to present itself as a positive knowledge. I am not certain this is truly a progress. Economists kept rather silent when the crisis kicked in. And now that it is here to stay they go rather cacophonic.

The Philosopher: You exaggerate. I do believe that it would be wise to distinguish between the scientific discourse and reality, between economics and the economy[2]. Both share the culture of numbers. But it is advisable not to confuse the noise made by the economic and political actors with the economics. Nowadays true economists are recognisable at their modesty. They doubt and rediscover the historical and moral content of their object.

The Economist: So this network comes at the right time.

The Philosopher: I do think so. Furthermore, philosophers themselves realise that their denial of economics is silly. This new-found awareness however is more due to the invasion of everyday life by the economy than to the consideration of economics.

The Economist: So the debate that the network aims at promoting between these two fields might end up being a dialogue of the deaf.

The Philosopher: This is always possible. Although there is an absolute necessity to distinguish between economy and economics, it still holds that for the majority of philosophers these two have in common the usage of what Hegel calls “Verstand” and that could be translated as “understanding” as opposed to the Reason. I am by the way always struck when I listen to people who make the “economy” either in the theoretical field or practically to see how much they share an attitude both profoundly humane and with no mercy. This attitude is extremely difficult to circumscribe because it clearly fits/takes a multitude of social forms. It concerns a world and forms of action both necessary and calculable.

The Economist: Do you mean that the interaction between economists and philosophers inside this network may find its support, its intermediary in this calculating attitude and in this world of necessity that the philosopher seizes as a subdivision of Reason and of which the economist deploys the internal logic?

The Philosopher: Yes this will certainly satisfy philosophers. And it could be named “economic philosophy”. The philosophical tradition has undeniably produced some great philosophies about the economy. To demonstrate this it is enough to mention Aristotle and the first book of his Politica or Hegel in the second chapter of the third part of his Elements of the Philosophy of Right. The Aristotelian gesture is absolutely essential in the eyes of philosophers as it constitutes what we call “economy”. Ever since the economy is an independent object, even a natural one according to many. The term “economic philosophy” will therefore designate the philosophical theorisation of a specific object, namely the economy, just as moral philosophy is the philosophical theory dealing with morality. Moreover this economic philosophy will set the frame for the economist’s work, as it places itself at the totalising and funding point of view of Reason.

The Economist: What you say here sounds peculiar to me, as I understand something completely different when I hear the words “economic philosophy”. In my view, the adjective “economic” placed alongside the noun “philosophy” means that the philosophy in question understands the totality from an economical point of view. Economics are then appealed to explain both theoretical and practical rationality. It seems to me that Marx is often understood this way. The ontological importance it gives to the economy is flattering us of course. However it is also frustrating because it deprives us of our scientific object and turns us into philosophers. In my opinion this is the proof that such a proposition does not work. It is – as often the case in philosophy – way too pretentious and turns a deaf ear to economists’ concerns.

The Philosopher: So, at the end what you want is not really an “economic philosophy”, but rather “philosophical economics”.

The Economist: Exactly. By dint of becoming more and more a technique – often very mathematised and more and more specialised – the economic sciences have lost sight of the doctrinal principles they are built upon as well as the epistemological constraints of their enunciations. Ever since Kuhn’s paradigms and Foucault’s epistemes we know that our knowledge implies historical a priori. But nowadays economists do not possess the hermeneutic knowledge to unravel them. The same can be said about the logical and epistemological structures of the economic theories, especially if they prove to be historical. In both cases a philosophical contribution could be beneficial to economics. In my view the “philosophical economics” aims at improving the economic sciences.

The Philosopher: What you say there reminds me of this famous sentence by Heidegger: “Die Wissenschaft denkt nicht (Science does not think)”. This of course is indefensible as soon as a given science proves to be the deployment of an idea and logic that evoke to philosophy. So there is some philosophy to be found in economics.

The Economist: Yes I would agree with that. But shall we not do an extra step and say that philosophy itself does not escape positive knowledge? If it holds true that there is philosophy in economics, there is also economics in philosophy. The self-sufficiency of philosophy, just as that of politics, is not longer credible in the age of globalisation. When I rejected earlier the suggestion of “economic philosophy” I undoubtedly wanted to stress as well that the pretension of a totalising and funding rationality is no longer appropriate, if it has ever been. Philosophical knowledge is fragments as Mardellat would say following the Kierkegaard’s critic of the Hegelian system.

The Philosopher: I fully agree. Philosophy goes through economics just like economics does through philosophy. These subjects are porous, with holes. Even the Aristotelian gesture establishing the economy is not pure.

The Economist: I observe indeed that nowadays some economic publications are penetrated by philosophy and some philosophical publications by economics. It is getting harder and harder to distinguish philosophical theorisation from scientific theorisation especially in such little falsifiable sciences as those concerned with the economy. And I must say I do not like this.

The Philosopher: Neither do I. It is not necessary to be Derridian to know that even a discourse in fragments hides some totalising and funding design that can always be deconstructed. This is the fate but also the honour of the philosophical concept. Although no longer appropriate, as you mentioned it just now, the totalising and funding rationality is at the same time inevitable.

The Economist: But this would mean that these two types of knowledge are not only with holes but also heterogeneous.

The Philosopher: Indeed it seems to me that a synthesis of those two is neither possible nor desirable. Any “solution” establishing continuity in between those two fields can only be wobbly. Their interaction cannot be named “economic philosophy” nor “philosophical economics”. Even “philosophy and economics” expresses too much harmony. I would prefer “philosophy of economics” as the genitive leaves the question unanswered if it is an objective or subjective[3] one. But I am afraid it is still too subtle and too little readable. Hence I’d rather simply suggest the hyphen between philosophy and economics: “philo(sophy)-eco(nomics)” as it has already been decided in the emergency. The only problem is that “eco” also waves toward the ecology.

The Economist: And why not “economics-philosophy”? After all economics is what brings us all, both philosophers and economists together and ultimately what is at stake.

The Philosopher: Perhaps. I cannot prove you wrong.


[1]. Egidius Berns is Emeritus Professor at the Tilburg University in the Netherlands. He has recently published La porosité, Essai sur la relation entre économie et politique, Editions Ousia, 2012. English translation The porosity, An essay on the relation between economy and politics forthcoming.
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[2]. Note from the translators: in English in the original.
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[3]. I allow myself to refer to my article “Philosophie de l’économie” (in French) published in Rue Descartes, 28, Paris: P.U.F., 2000 (text available on the network site).
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One Response to Debate n°1 – Name

  1. Guy Bensimon says:

    [Edit by Jean-Sébastien Gharbi: English translation forthcoming.]

    Je me contenterai de faire quelques remarques en partie inspirées du texte de Egidius Berns.

    1) La question en débat, telle qu’elle est posée, est un peu surprenante. Il s’agit de donner un nom à un objet. Pourtant, l’usage d’un nom, ou d’un terme, ayant une signification, est un mode de sélection d’objets. Il semblerait donc qu’on ait un objet, l’interaction entre philosophie et économie, mais pas de terme pour le désigner, de sorte que l’objet ne pourrait être sélectionné par le langage. La lecture du texte de Egidius Berns montre qu’il y a des difficultés à isoler l’objet que l’on veut nommer. Pour le dire autrement, l’expression « interaction entre philosophie et économie » ne possède pas une signification précise.

    Dans ces conditions, il me semble que la ligne directrice de la réponse à la question en débat pourrait être celle-ci : donner à l’expression « interaction entre philosophie et économie » une signification admise sans difficultés majeures par les membres du réseau, et s’accorder sur une expression que l’on posera comme lui étant identique en signification (comme par exemple « philosophie économique »), en vertu de considérations historiques, culturelles, scientifiques ou autres.

    2) L’expression « interaction entre philosophie et économie » est un terme complexe dont la signification est connue dès que l’on connaît celle des termes « philosophie », « économie » et « interaction ».

    Il est bien difficile pour un économiste de définir le terme « philosophie ». Il n’est même pas sûr qu’il soit utile de le faire. On peut s’accorder sur le fait que ce terme désigne avant tout l’ensemble des textes, ainsi que leurs interprétations, créés par un groupe humain spécifique et socialement reconnu, celui des philosophes. Ces textes peuvent être regroupés en branches selon des thèmes et des critères divers. C’est l’affaire des philosophes de fixer ces thèmes et ces critères. Du point de vue des économistes, ou d’une partie d’entre eux, c’est à partir de ces regroupements que l’expérience de l’économiste s’avère utile pour sélectionner, parmi les différentes branches de la philosophie, celles dont il a besoin pour ses propres recherches, quelles que puissent être ces dernières.

    La philosophie dans son ensemble a une juridiction extrêmement vaste. Néanmoins, si l’on suit Quine, le principal thème de la philosophie est la théorie de la connaissance, avec la logique comme noyau de cette théorie. La philosophie des sciences, l’épistémologie, la méthodologie, relèvent, totalement ou partiellement, de cette approche philosophique. Celle-ci, en l’état où elle était, a joué un rôle décisif dans la formation de l’économie politique comme science de l’économie, culminant avec l’essai de Mill sur la définition de l’économie politique et son Système de logique. En retour, les recherches sur la méthode d’investigation des phénomènes économiques ont été d’un apport considérable à la philosophie de la connaissance.

    On pourrait définir de la même façon le terme « économie » par le corpus de textes que les économistes s’accordent à considérer comme économiques, mais on peut aller plus loin, comme le fait le Philosophe, en distinguant economics de economy, c’est-à-dire en distinguant la théorie de l’économie de l’objet (empirique) qu’elle est censée expliquer, l’économie. Les grandes écoles de pensée économique, l’Ecole Classique et l’Ecole Néoclassique, ont la même perception de l’économie (les phénomènes de richesse), et partagent les propositions primitives de la théorie de l’économie : maximum de richesse ou d’utilité, rationalité, aversion (désutilité) pour le travail, préférence pour le présent. Que serait, comme l’évoque le Philosophe, une philosophie économique comprise comme une « théorisation philosophique » de l’objet particulier économie ? En principe, la théorisation d’un objet appartient aux spécialistes de l’objet, et celle de l’économie appartient aux économistes, dussent-ils pour cela s’appuyer sur des considérations philosophiques (et sociologiques). Si une théorie économique est avant tout explicative de phénomènes économiques, ses propositions primitives se rapportent à d’autres phénomènes économiques. Le concept de théorisation philosophique ne me paraît pas très clair. Quelles seraient les propositions primitives d’une théorie philosophique de l’économie ? Quelles tendances de comportement, distinctes de celles que les économistes déduisent, énoncerait-elle ? Il me semble qu’une théorisation philosophique de l’économie ne peut être, in fine qu’une théorisation de la théorie de l’économie ou de la connaissance économique, sauf à ce que les philosophes se substituent aux économistes. « Philosophie économique » désignerait ainsi la théorie de la connaissance économique ou la réflexion sur cette connaissance, et la philosophie économique ne serait qu’une branche du principal thème de la philosophie.

    Toutefois, réduire l’interaction entre philosophes et économistes à ce type de réflexion philosophique et économique est réducteur. Il suffit d’examiner leurs interactions concrètes (c’est le mode de sélection le plus simple de l’objet qu’il faut nommer) en considérant le contenu économique des interventions des philosophes et le contenu philosophique des interventions des économistes lorsqu’elles sont validées par les représentants des deux professions. Ces interactions, ce sont par exemple la liste des contributions au colloque Philosophie économique de juin 2012, la liste des articles des revues académiques spécifiquement dédiées à cette interaction, les contenus de différents séminaires universitaires, etc.

    Ces interactions sont rendues nécessaires pour plusieurs raisons parmi lesquelles on peut citer entre autres le fait que : 1- les questions économiques ont d’abord été traitées dans un cadre philosophique (et théologique) ; on pense évidemment à Aristote, et plus généralement à la philosophie morale, à philosophie du droit ou à la philosophie politique ; de ce point de vue, il existe un fondement philosophique de l’économie politique, distinct de son fondement méthodologique ; en retour, les économistes ont été conduits à traiter de questions qui appartiennent à la tradition philosophique : la rationalité, la justice, la morale, l’égoïsme et l’altruisme, le bien-être ou le bonheur, etc. 2- un même objet, lorsqu’il s’y prête, peut être analysé de différents points de vue, sociologique, anthropologique, philosophique, économique, etc. ; la dette par exemple a fait l’objet de très nombreuses dissertations à partir de ces différents points de vue.

    De façon générale, l’histoire de la philosophie et de la réflexion économique, l’absence de frontières précises assignées au savoir philosophique, l’insatisfaction des économistes (ou de certains d’entre eux) face à l’état de leur discipline, la curiosité qu’elle peut engendrer, élargissent considérablement le spectre de ces interactions.

    Ce qui ressort de tout cela, c’est que la philosophie et l’économie sont, depuis les origines, intrinsèquement liées, bien que chacune d’entre elles ait maintenant sa vie propre.

    3) On en vient à la question en débat : quel nom donner à ces interactions ? Ce nom doit exprimer ce lien intime. A cet égard, il me semble qu’il faut éviter les expressions « philosophie et économie » ou « économie et philosophie ». Elles laisseraient croire à une séparation naturelle des deux disciplines, qu’il s’agirait de rapprocher par quelque artifice.

    Reste les expressions « philosophie économique », « philosophie de l’économie » et « économie philosophique ». Les textes de Egidius Berns montrent qu’elles n’ont pas de signification univoque. Ma préférence va pour « philosophie économique » qui inclut les aspects méthodologiques de la recherche économique, l’analyse de la connaissance économique, la recherche des origines philosophiques des idées économiques, tout en n’excluant pas les points de vue philosophique sur les objets économiques.

    Néanmoins, le moyen le plus sûr pour trouver une dénomination acceptable pour la majorité consisterait à faire voter les membres du réseau en leur présentant un choix de noms.

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